Inconscient et psychanalyse

SCHIELE Egon, Autoportrait debout avec un gilet au motif paon, GouacheGouache, aquarelle et crayon sur papier monté sur carton, 51.5 x 34.5 cm, 1911, Collection Ernest Ploil, Vienne, URL: https://www.artlimited.net/agenda/egon-schiele-exposition-fondation-vuitton-paris-peinture-arts/fr/7583149

Nous sommes le 26 août 1910 dans un café restaurant à Leyden. Mahler rencontre pour la première fois Sigmund Freud et leur discussion s’étend d’après les témoignages sur plusieurs heures. A cette époque Mahler était directeur de l’opéra de Vienne et avait composé plusieurs chefs d’œuvres dont neuf symphonies. Freud quant à lui avait publié il y a plus de dix ans de cela L’Interprétation des rêves et ses études sur l’hystérie. Bien que leurs carrières et aspirations se soient déjà cristalisées, cette rencontre marque un lien très fort à la fois entre ces deux hommes que rien ne rapprochait aux premiers abords, et entre leurs disciplines. Dans le tourment de l’avenue de la modernité, de nombreux historiens de l’art et musicologues avancent l’idée que les arts reflètent de façon directe ou indirecte cette découverte de l’inconscient et la séparation de l’individu en plusieurs entités.

              Dans l’ensemble des œuvres de Mahler on retrouve cette idée de dualité, de contrastes exacerbés entre des idées opposées. Deux exemples sont particulièrement parlants. Dans sa première symphonie appelée le Titan et composée entre 1888 et 1896 le premier et le quatrième mouvement révèlent un curieux manège. Le premier mouvement présente une marche funèbre construite autour du thème enfantin du frère Jacques. Dans le tempo lent et funèbre des basses, vient s’insérer une mélodie remplie de joie et d’espoir à la trompette aux cordes et aux vents.

wocomoMUSIC, Gustav Mahler – Symphony No. 1 « Titan » (Orchestre de Paris, Christoph Eschenbach), 4 juil. 2020, Youtube

La même chose se produit lors du 3ème mouvement où l’opposition devient flagrante. La première moitié du mouvement contient un thème mortuaire introduit à la contrebasse qui va se développer avec l’ensemble de l’orchestre. Cependant en plein milieu un changement opère, un thème de mariage juif apparaît. La musique reflète alors cette perpétuelle réappropriation des droits de la vie sur une mort inévitable.

paulturtle92, Christoph Eschenbach – Mahler – Symphony No.1 [3/5], 2010, YouTube

Cette dualité est présente à tous les niveaux un autre exemple pourrait être le premier mouvement de la quatrième symphonie où le violon solo est accordé un ton plus haut pour rehausser le timbre et le rendre plus strident, d’après les témoignages de sa femme, cette mélodie serait inspirée du fameux tableau de Böcklin Autoportrait à la mort violoniste.

BOCKLIN « Autoportrait à la Mort violoniste », 1872, huile sur toile, 750 x 610 mm, Alte Nationalgalerie, Berlin

Dans ce tableau exécuté en 1872, l’on aperçoit le peintre assisté par une figure squelettique jouant du violon et lui offrant gaiement son sourire. Le détail qui interpelle directement et la structure des deux crânes qui, vus de deux points de vue différents donnent l’impression de fusionner.  Nous observons alors la naissance d’un homme nouveau, naviguant à la fois entre le monde visible et invisible, tout comme l’être humain qui fonctionne à travers la collaboration du conscient et de l’inconscient d’après les écrits de Freud. Le même thème est présent chez un autre artiste très en vogue à cette époque, un dénommé Gustav Klimt.  

KLIMT GustavFrise Beethoven: Les Forces du mal (détail), 1901-1902, Peinture à la caséine, craie, peinture, graphite, plâtre et appliqué inversé, 215 × 3 414 cm, Palais de la Secession, Vienne

Dans sa Frise Beethoven, cette dualité est représentée par le génie créateur de l’artiste torturé par la maladie. Beethoven se retrouve devant sa surdité tout comme le chevalier se retrouve devant les monstres. La frise aboutit sur l’idéal artistique absolu d’après Klimt, la symbiose de l’artiste avec l’art représenté par une embrassade avec une figure féminine nue peinte sous une aura dorée.

L’artiste Schiele Egon a longtemps été considéré en regard de son contemporain Gustave Klimt. Or ses œuvres présentent une particularité qui n’a cessé de faire polémique au cours de l’histoire de l’art. En effet, celui-ci a souvent été qualifié “d’artiste dépravé, obsédé par les corps nus”. Aujourd’hui cette esthétique particulière est étudiée en regard avec les réflexions psychanalytiques, notamment celle de son contemporain Freud ayant influencé les artistes de cette époque. D’après l’auteur Martin-Laurent Ziegler cette tendance à la sexualité, la distorsion des corps est à relier avec l’enfance difficile qu’a eue Egon Schiele. A travers ses autoportraits se dévoilent un questionnement psychanalytique sur le moi, une certaine introspection qui résonne avec les écrits de Freud. Ainsi ses corps peints semblent afficher une certaine ambiguïté entre Eros et Thanatos, l’amour et la mort, souvent interprétée comme le reflet du “ complexe d’Oedipe” où ces deux entités constituent le fondement de l’humanité. On peut constater cette dualité dans l’un de ses dessins Two Girls Embracing, 1914, où l’aspect torturé des corps fait échos à Thanatos, le mal être, la mort tandis que la nudité et l’entrelacement des corps évoquent davantage Eros.

Dans la Lettre dite du « Voyant », Rimbaud, 1871 : Egon Schiele n’a pas eu peur d’inspecter « son âme monstrueuse », « d’épuiser en lui tous les poisons […] de devenir entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit”.

SCHIELE Egon, Two Girls Embracing (seen from the Back), 1914, gouache et croyon noir sur papier, 48,5x 26,7 cm, Leopold collection,

              La liste d’exemples pourrait encore s’éterniser mais la démonstration aboutirait au même résultat. La fin du XIXème siècle nous rend témoins d’un changement de paradigme dans le monde de l’art viennois. Que ce soit en musique en peinture ou en dessein, sous l’impulsion des thèses des psychanalystes et dans un contexte de révolution industrielle, une dualité apparaît entre l’espoir de la transcendance et l’omniprésence de la mort. Le fond du problème est là, il reste encore à étudier la forme puisqu’en parallèle de ce changement d’idées opère un changement de style. Mahler commence peu à peu à délaisser la tonalité et Klimt les lignes des formes. La musique de Schoenberg commence a avoir du succès et l’atonalité trouve une place légitime dans le paysage musicale.

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